Une nuit dans le village de Buscalan

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Une heure de Jeepney (ces longues jeeps de l’armée américaine abandonnées après le départ des colonisateurs en 1991 et transformées en transport en commun depuis) le long de routes escarpées, quelques minutes à moto dans des virages sinueux, une heure de marche – surtout de marches – pour grimper entre les terrasses de riz, voilà le chemin qu’il faut parcourir pour parvenir à Buscalan depuis la ville la plus proche. Un trajet épuisant mais ô combien éblouissant par la beauté des dégradés de vert des montagnes alentours, les rizières suspendues et les chutes d’eau.

IMG_0144Nous arrivons enfin au village, une centaine de maisons construites à flanc de montagne, perdue au milieu de l’immensité de verdure, rassemble la tribu des Butbut. Lorsque nous demandons à Anna, une habitante du village de bien vouloir nous héberger, celle-ci a réuni ses amies chez elle : un comité d’une dizaine de jeunes femmes sont en pleine discussion, à peine dérangées par le chahut de leurs enfants autour d’elles. Je m’installe quelques minutes avec elles. Ayant entre 22 et 30 ans, elles sont presque toutes mariées, sauf les deux plus jeunes qui « attendent un jeune américain pour les épouser » disent les autres en riant. Leur surprise est évidente – mais l’on commence à s’y faire ici – lorsque je leur apprends qu’aucune de nous n’est mariée ni n’a d’enfants. A Buscalan, on épouse généralement un homme du village, il est en revanche interdit d’épouser son cousin à moins de trois degrés d’écart.

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Les femmes rient fort, leur visage jovial, leurs yeux rieurs nous font sentir bien au milieu de cette
terre inconnue. Des enfants viennent parfois brutalement s’agripper au sein de leur mère qui ne rechigne jamais, ici l’allaitement est quelque chose de tout à fait naturel et se fait aux yeux de tous.

Anna a trente ans et déjà cinq enfants. Son Anglais est correct, elle apprend grâce aux touristes souvent de passage pour quelques heures pour un tatouage (cf article sur Wang Od). Elle nous emmène dans le village tout en nous en expliquant le fonctionnement. C’est un Barangay, c’est à dire la plus petite unité de communauté philippine, regroupant environ 800 habitants. Entouré de rizières en terrasses, chacun de ses habitants y travaille pour le compte de tous. Les femmes plantent le riz, les hommes le ramassent et préparent les champs pour la prochaine récolte. Ici, on compte presque autant de cochons que d’habitants. IMG_0192Des barrières barrent régulièrement notre chemin afin de limiter la circulation des bêtes. Ces cochons noirs sont leur ressource de viande, avec les poulets. On grimpe dans le village en circulant entre les maisons plutôt en bon état, faites de bois, sur pilotis. Des odeurs de cuisine nous parviennent ça et là, le village est étonnamment propre, aucun déchet ne jonche le sol. On verra plus tard qu’ils sont accumulés sur une des pentes du village où ils sont brûlés chaque jour. Des femmes font leur lessive à tour de rôle sur une dalle de béton sous un robinet d’eau.

On se retourne de temps en temps pour contempler avec émerveillement la profondeur du
paysage qui s’offre à nous. Le soleil se couche derrière les monts de verdures et donne une couleur irréelle, presque vert fluo, aux rizières bordées de murets de pierre.IMG_0178

Dirigée par un chef de village – le captain – la communauté de Buscalan a des règles bien établies. Un cas d’adultère est puni par le dédommagement d’un cochon (d’une valeur de 400 euros environ). La consommation d’alcool est proscrite, sauf en cas d’anniversaire : une amende de 1000 pesos (20 euros) est infligée à un fauteur. Hommes et femmes s’occupent des enfants de manière égale. Mais une mère est dispensée de travail aux champs jusqu’à ce que son enfant ait atteint l’âge de deux ans. Les habitants se rendent une fois par mois au village le plus proche pour acheter de la nourriture (conserves de sardine, de thon, gâteaux, chips, cigarettes) on croise sur notre chemin des habitants à la tête ou au dos chargés  de victuailles.

IMG_0193Les hommes semblent particulièrement effacés de la vie de ce village. On les observe en groupe, mâchant cette substance rougeâtre qui est leur sert de drogue douce : un mélange de plantes et de tabac, qui leur colore les dents. Le sol est parsemé ici et là de crachats rouges. Nous discutons avec une habitante de 24 ans qui tient son deuxième enfant dans les bras. Elle nous explique dans un bon Anglais qu’elle a rencontré son mari, non pas dans le village mais « grâce à la magie du téléphone portable », on a du mal à croire à un Tinder local mais on ne pose pas plus de questions. D’autant plus que leurs téléphones – des Nokia 3310 pour la plupart – sont tous accrochés à des fils suspendus à des toits aux rares endroits où des ondes de réseaux semblent circuler. Elle nous décrit la pauvreté dans laquelle elle se sent vivre. Elle rêverait d’avoir une maison plus confortable. Mais quand on lui demande si elle quitterait le village si elle avait plus de moyens, sa réponse est catégorique : « non jamais ! ».

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Le Village est autosuffisant dans sa consommation de riz mais tire des revenus de la vente de mélanges médicinaux à bas de marijuana et de leur activité de tatouages.

Après notre unique nuit aux Philippines passée dans la fraîcheur de l’altitude, nous sommes reparties aux aurores à travers les pentes rocailleuses de la montagne, croisant déjà les premiers travailleurs à l’œuvre les pieds dans l’eau, courbés sur les pousses verdoyantes.


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