Une heure en assemblée plénière dans la brousse sénégalaise

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Ce matin Omar, le responsable de l’association CREATE au Sénégal vient nous chercher en voiture direction le petit village de Darou Djiadji. L’association d’origine américaine y a, comme dans une dizaine d’autres villages, organisé un espace cultivable pour les femmes, durable et écologique.

Il est 8h et l’air est encore frais. Un nouveau venu ne se douterait pas que dans moins de deux heures la poussière, les bourrasques de vent chaud et le soleil rendraient l’air suffoquant.

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Nous filons pendant une bonne heure le long de plaines à l’air désolé. Défilent de manière ininterrompue le même décor : des étendues jaunes où poussent ici et là d’énormes baobabs, où broutent des ânes. De temps en temps, un village interrompt la monotonie du spectacle. Derrière des barrières de joncs s’alignent des cases faites de ciment et de paille, on aperçoit leurs toits, tous semblables, on tente d’imaginer la vie qui se déroule derrière ces enceintes les protégeant des regards indiscrets du regroupement voisin.

On croise quelques charrettes rudimentaires tirées par des ânes ou des chevaux. La « Rolls locale » comme les habitants se plaisent à l’appeler est le moyen de déplacement le plus courant dans la région.IMG_4268

On arrive dans le groupement de Darou Djiadji. Au milieu de lignes de plantations maraîchères déambulent des femmes avec leurs arrosoirs. Elles vont des bassins ou l’eau arrive automatiquement du puits par énergie solaire, aux pousses d’aubergines, de poivrons ou de piments, puis à nouveau aux bassins, dans une parfaite organisation. Dans ce ballet de boubous aux mille couleurs, certaines ont leur bébé dans le dos, qui suit au rythme des mouvements de la mère l’arrosage consciencieux de la prochaine récolte.

Peu à peu, elles se rassemblent toutes sous un arbre, sur des bancs organisés en carré.nous nous installons sur le dernier banc, face à elles. Nous avons droit à une discussion avec ces femmes, de tous âges, nous nous sentons intimidées et privilégiées. Certaines sont assises par terre, le dos droit et les jambes tendues devant elles, cette position typiquement africaine que nous ne saurions jamais tenir. Omar présente en wolof notre projet et commence à traduire les questions que nous leur posons, sur leur vie, leurs difficultés, leurs joies, le progrès apporté par CREATE, etc.IMG_4293

Elles sont unanimes : l’association a changé leur quotidien. Auparavant, les femmes ne travaillaient aux champs que trois mois par an, pendant l’hivernage – la saison des pluies –, et le reste de l’année restaient chez elles. Désormais, l’association a instauré la culture tout au long de l’année grâce à l’apport de l’eau. « On ne reste plus chez nous à rien faire. On se sent utile », « on n’est plus totalement dépendantes du travail des hommes », « on ne s’ennuie plus », leurs paroles vont dans un seul sens, la reconnaissance. Dès que l’une élève la voix, les autres l’applaudissent. Dans cette assemblée de boubous jaunes, verts, bleus, noirs ou rouges se promènent des enfants en bas âge. A observer de plus près, presque chacune en a un. La plupart s’accroche violemment au sein de leur mère puis repart avant de revenir réclamer à nouveau. Certaines mères ont l’air très jeune.

Malgré cette avancée dans la vie des femmes de Darou Djiadji, beaucoup reste à faire. Ici, par exemple, les femmes disent ne pas avoir accès aux moyens de contraception, et que seul leur mari décide du nombre d’enfants qu’elle portera, celui-ci atteignant facilement deux chiffres, « pour fournir de la main d’œuvre agricole ». D’ailleurs, le seul homme présent dans cette assemblée est le chef du village, âgé de 75 ans, ayant quatre femmes et plus de quarante enfants, dont le dernier a environ 5 ans.IMG_4294

A leur tour de nous poser de nous poser des questions. La première ne se fait pas attendre et ne dissimule pas le reproche : « Pourquoi mettez-vous les personnes âgées dans des hospices ? ». On se regarde en souriant, cette question nous est très fréquemment posée. En effet au Sénégal, la coutume est de vivre sous le même toit que le reste de sa famille. Celle qu’ils appellent la famille « élastique », composée des grands-parents jusqu’aux petits enfants, ainsi que toutes les belles filles qui rejoignent la maison de leur mari. L’argent est en partie mis en commun et la vie se déroule majoritairement autour de cette cellule familiale. Cette tradition dont les Sénégalais que nous rencontrons vantent la solidarité intergénérationnelle en comparaison avec notre modèle social « individualiste », semble très lentement se réformer dans le pays. Nous concédons volontiers à nos interlocutrices que nous devrions nous inspirer en certains points de cette tradition sénégalaise.IMG_4191

« Décrivez-nous une de vos journées en France ». Difficile de conceptualiser le métro parisien, quand on vit dans un village privé d’eau courante et d’électricité au milieu de la brousse… on leur raconte donc l’école, les amis, les parents, mais aussi certains détails qui les font rire de concert : en France les hommes peuvent cuisiner ! Elles n’y croient que difficilement, ici, c’est inenvisageable, ce n’est pas leur rôle et ça ne le sera jamais.

Après une heure de discussion animée, la présidente du groupement réclame le silence. Elle nous rappelle à quel point l’association a changé la vie des femmes ici et leur vision de l’avenir. Les femmes au foyer sont attendues pour travailler leur terre. Celles d’Afrique pour transformer leur continent.

Astrid

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