Sadiya Gueye – Dakar, Sénégal

Pour mon premier défilé avec Yves Saint-Laurent, à 25 ans, on m’a proposé de porter la robe de mariée. Tout le monde était excité pour moi. Je ne comprenais pas. Il fallait seulement que je rentre à Dakar pour demander la permission à mes parents. 

A 53 ans, Sadiya Gueye nous reçoit dans son bureau de créatrice à Dakar. Après une carrière de mannequin internationale, elle est aujourd’hui la créatrice et directrice d’une école de design au Sénégal, pour « transmettre ce que elle a appris et former les jeunes talents d’ici. »

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Sadiya se plait à nous raconter comment, alors qu’elle n’avait rien demandé, elle s’est retrouvée Miss Jeune Afrique, lauréate d’un concours organisé par des grands couturiers européens.

On parlait beaucoup de ce concours. Il y avait un magazine avec des photos de jeunes africaines et les gens votaient pour la plus belle. Jamais je n’aurais participé à ce concours de plein gré. Mais quelqu’un a envoyé ma photo et je suis apparue dans le journal.  Quand j’ai vu ça, j’ai eu tellement honte, je disais à tout le monde que ce n’était pas moi qui avait envoyé la photo mais personne ne me croyait. Mes amis m’ont traitée d’hypocrite et de menteuse. J’en ai tellement souffert que je n’ai plus voulu entendre parler de ça… Seulement, six moi plus tard, on m’a annoncé que j’avais gagné et je ne voulais rien entendre tant ce me rappelait tout ce qu’on m’avait dit ! 

Finalement les proches de Sadiya l’encouragent à partir en France, « pour essayer au moins ». Ce n’est que deux ans plus tard que Sadiya découvrira la personne qui avait envoyé la photo.

A 25 ans, Sadiya se rend donc à Paris où la fait la connaissance de Yves Saint-Laurent, sans mesurer véritablement sa renommée. Elle défile une première fois devant lui, puis une seconde, en robe du soir. Dans l’instant, la chef de cabinet lui propose de rester, de faire le prochain défilé. Le reflexe de Sadiya est de demander combien elle sera payée. Scandale ! Si elle savait le nombre de filles qui tueraient pour être à sa place et qui n’ont que faire du salaire…

Sadiya accepte, moyennant un aller-retour à Dakar pour demander la permission à ses parents. Trois jours pendant lesquels elle est harcelée d’appels pour s’assurer qu’elle reviendrait bien pour le défilé. C’est elle qui doit porter la robe de mariée !

C’est ainsi que commence la carrière de Sadiya, en France mais pas seulement : aux Etats-Unis, au Japon, en Italie et pour les plus grands, Yves Saint-Laurent, Chanel, Dior, Givenchy… Mais Sadiya est claire avec ses employeurs. Elle ne boira jamais d’alcool, même pas une coupe de champagne proposée par Yves Saint-Laurent à la fin d’un défilé réussi, ne se droguera jamais, sera à l’heure à chaque rendez-vous et surtout, arrêtera sa carrière « dix ans après l’avoir commencée, pas un jour de plus ». C’est ce qu’elle fit.

Il est arrivé qu’Yves Saint-Laurent me demande mon avis sur les robes qu’il me faisait porter. Une fois, j’ai dit que je n’aimais pas. Les gens étaient outrés. Mais lui, il riait. Il aimait ça. Moi, je suis africaine, je dis ce que je pense, c’est tout. Je relativisais tout car ça me dépassait. Je n’avais même pas le trac. J’étais tellement bien dans mes tenues que je n’avais pas peur. Peut être aussi parce que je n’avais rien fait pour devenir mannequin. Je voyais ça comme un hasard. Peu importe si ça ne marchait pas. C’est ce détachement qui faisait mon succès.

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A 35 ans, Sadiya, mariée et mère d’un enfant, tient sa promesse, dit adieu au monde du mannequinat avec qui elle garde un très bon contact. « Parce que j’ai toujours été correcte, je ne faisais pas de caprice. Pour ça, les gens me respectaient ».

Elle rentre donc au Sénégal pour y créer son école de formation pour jeunes créateurs à Dakar, aidée par Givenchy, et sa propre marque de vêtements et accessoires de mode, qu’elle distribue notamment au Bon Marché. C’est avec regret qu’elle nous explique que très peu des vêtements que portent les Africains, même traditionnels, sont produits ici. « Tout est importé. C’est vraiment triste. Seuls les dessins sont africains, et encore, aucun design n’a été déposé. Donc tout est copié. Vraiment, je trouve ça triste. »

Si tout le monde part de ce pays, on avancera jamais. Je devais rentrer. C’était mon devoir d’aider mon pays. Et puis, l’Europe, la Mode, ça va un temps. J’avais besoin de me ressourcer, de construire ma famille chez moi. Aujourd’hui j’ai trois enfants. Je ne pense pas qu’ils travailleront dans la mode. Mais j’ai beaucoup d’élèves, très talentueux. Et je suis contente d’être là pour eux. 

 

 

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